Les Amis de Saint François de Sales et de Notre Dame de Fatima
  Site d'information catholique : audiogrammes, livres, bulletins


La révolution Facebook ?

…. « La « Révolution 2.0 » Ainsi, le rôle de l’Internet et des réseaux sociaux a été abondamment rappelé dans le déclenchement et dans la conduite des actions de contestation. On a même qualifié les événements en Tunisie et en Égypte de « Révolution 2-0 » pour mettre en avant te rôle central joué par les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter et youTube, dans la mobilisation des foules.
C’est oublier d’interroger le fondement culturel et sociologique de l’adoption si massive des réseaux sociaux et d’une si efficace exploitation. Pourtant, il est pour le moins étonnant au regard des infrastructures et de l’équipement informatique de constater que de tels réseaux possèdent plus de membres dans les pays arabes que dans de nombreux pays occidentaux. C’est que la technologie correspond, dans ce cas précis, aux structures et au fonctionnement d’une société fondée sur les communautés, les clans et les tribus. Ici, l’adoption de la technologie n’est en rien le signe d’une (r)évolution sociale mais, bien au contraire, d’une exacerbation des valeurs et des modes d’interaction tribale. Les communautés virtuelles sont tout simplement le pendant de la réalité sociale, d’essence clanique et communautaire. Cela signifie que l’individu qui crée un profil sur Facebook ne le fait pas tant pour trouver des « amis », car il en a déià dans la réalité, mais pour reconstituer dans le monde virtuel sa communauté réelle, dans une logique d’investissement territorial et non pas relationnel de cet espace de communication. Pour comprendre ce phénomène, il faudrait une véritable sociologie arabe des usages technologiques, permettant de décortiquer la dynamique interne de ce tribalisme virtuel.
Cela est d’autant plus important que les utilisateurs de ces réseaux sociaux ne sont pas tout à fait inconnus ni totalement anonymes, comme on a voulu le faire croire, puisque certains ont été identifiés et arrêtés par la police des régimes déchus aux premiers jours des soulèvements, en Tunisie comme en Égypte.
Pour la plupart, il s’agit d’utilisateurs avertis et de militants aguerris du cyberespace. On sait d’ailleurs que les usages subversifs de I’Internet ne s’acquièrent pas du jour au lendemain. Surfer anonymement sur Internet, cacher son identité, lancer des appels à la révolte nécessite un minimum d’initiation technique et quelques compétences informatiques. Il est clair que les initiés à l’Internet subversif ont été en première ligne dans la coordination de la contestation populaire. Ils ont diffusé des rumeurs exacerbant la colère des foules contre les régimes en place, appelé à manifester et relayé des images de la répression contre les manifestations en cours, transmis des consignes de sécurité et donné des conseils pratiques aux activistes sur le terrain. Bref, on ne s’improvise pas propagandiste du jour au lendemain, et il faut un minimum d’expérience en la matière pour espérer jouer un quelconque rôle dans les événements sur le terrain.
Cela est d’autant plus vrai que les régimes arabes ont, depuis des années, mis en place des systèmes de surveillance des télécommunications et de traque sur l’Internet, systèmes à l’efficacité éprouvée, au nom de la lutte contre le terrorisme et avec le soutien technique de l’occident, en particulier des entreprises spécialisées dans le filtrage des échanges téléphoniques et électroniques.
Aussi, il serait naïf de croire que, dans ce contexte sécuritaire, des amateurs de l’Internet et des réseaux Sociaux, ou même des non-initiés au contournement de la surveillance gouvernementale et de la traque des services de renseignements locaux, aient réussi comme par miracle non seulement à passer inaperçus mais aussi à défier des régimes policiers lourdement équipés.
On sait en particulier que les jeunes sympathisants des Frères Musulmans égyptiens ont été à la pointe dans cet usage subversif de l’Internet, notamment les jeunes femmes restées relativement en retrait des manifestations. Pendant que les hommes faisaient la révolution dans les rues du Caire et d’ailleurs, elles ont Joué un rôle considérable dans l’information et l’appel au soulèvement contre le régime égyptien, tant à l’égard de l’intérieur que de l’extérieur. Elles sont les véritables héroïnes du cybermonde révolutionnaire.
Mais d’emblée les Frères Musulmans ont jugé Facebook peu sûr et leurs informaticiens se sont empressés de créer leur propre réseau social au nom explicite : www.IkhwanFacebook.com, << Ikhwan » signifiant en arabe Frères . Pour le reste, le système est une copie des fonctionnalités connues du réseau mondial Facebook.
Ce réseau est exclusivement réservé aux membres, aux partisans et aux sympathisants de la Confrérie en Égypte, dont le nombre est évalué à environ 20% de la population. Il permet de mettre en contact et de mobiliser des foules considérables sur les cinq millions de membres inscrits sur Facebook en Égypte. À titre d’exemple, le groupe appelé " Nous sommes tous Khaled Said,, du nom d’un jeune homme tabassé à mort par la police d’Alexandrie en 2010, regroupait près d’un demi-million d’internautes. Bref, lorsqu’un appel à manifester est diffusé sur Ie réseau social des Frères Musulmans, on en voit immédiatement l’effet sur le terrain. Lorsqu’une contestation générale parcourt le réseau, tous les yeux se tournent vers les Frères. Ce fut le cas par exemple lors du mouvement populaire qui a conduit à la chute du Premier ministre égyptien nommé par Hosni Moubarak juste avant son départ en février 2011. Il semble évident aujourd’hui que Facebook - et autres Twitter - constituent un outil d’action politique de premier plan, et que les mouvements islamistes, habitués depuis fort longtemps à l’usage subversif de l’Internet, possèdent une longueur d’avance sur les autres mouvements et sont les mieux armés technologiquement pour mener le combat politique sur ce terrain-là aussi. Les prochaines élections à l’automne 2011 seront l’occasion d’en observer l’efficacité. On peut même affirmer, sans risque d’exagération, que si les militants islamistes sont apparus relativement absents des manifestations dans les rues, c’est parce qu’ils étaient occupés à mener la bataille décisive sur l’Internet. Non pas que les manifestations aient été téléguidées par les islamistes, ce serait totalement erroné de le croire, mais il y a eu naturellement une répartition des rôles et des terrains d’action, par peur de représailles sanglantes contre les islamistes, sous prétexte de lutte contre le terrorisme.
Témoin de cette tendance, la réponse donnée par certains militants de la mouvance jihadiste - bien plus radicale et plus clandestine - à ceux qui leur reprochaient sur les forums Internet d’être absents des barricades ; ils répondaient sans broncher que « pendant ces heures glorieuses de l’Oumma (nation musulmane), le jihad électronique était le plus recommandé ". Par jihad électronique, les activistes du Net entendent la propagande contre les régimes en place considérés comme " infidèles " et contre l’Occident « croisé » qui les soutient directement ou indirectement. L’expression désigne également, dans l’optique islamiste, le fait de développer et de mettre à la disposition des militants et des sympathisants des logiciels de messagerie cryptée pour communiquer en toute sérénité, ainsi que des outils informatiques permettant d’échapper à la surveillance des services de sécurité.
Ainsi, en pleine révolution tunisienne, un quidam informaticien et sympathisant d’Àl-Qaïda au Maghreb islamique (AQMD a recommandé l’installation et l’utilisation d’un logiciel gratuit de brouillage des pistes de navigation sur Internet, le logiciel Tor2, en précisant au passage que ce logiciel a été développé par l’armée américaine...
D’autres branches d’Al-Qaïda, comme celle de la péninsule Arabique (AQPA), ont posté sur les forums jihadistes une version améliorée de leur logiciel de messagerie cryptée, lequel avait jusque là fait ses preuves parmi les activistes pour échapper à la surveillance électronique des services de renseignements américains… »
Extrait du livre de Mathieu Guidère (professeur d’Islamologie à Toulouse) « Le choc des révolutions arabes », Editions Autrement





Dans cette rubrique
vous trouverez :